De nombreuses cloches
anciennes ont disparu

Instrument de communication de masse, instrument de signalisation, qui rythme le temps, guide les voyageurs, éloigne la grêle, alerte les populations, la cloche était aussi, et est encore, objet liturgique et instrument de musique ; c'est dire que le moindre bourg possédait autrefois souvent plusieurs cloches, chacune ayant sa fonction et, à l'intérieur du clocher de l'église ou du beffroi communal, il était fréquent d'y voir un ensemble important de cloches en volée ou un carillon.

Dans son champ, le paysan était parfaitement informé de la vie de la communauté. Les sonneries étaient généralement d'une grande précision et respectaient des règles codifiées. Le nombre des cloches utilisées, le type de sonnerie et les répétitions éventuelles permettaient de constituer un véritable langage donnant à la population toutes informations utiles sur les causes de la sonnerie.

Cette situation a quelque peu évolué au fil des années et, indépendamment des usages qui perdent leur caractère utilitaire avec l'arrivée d'autres moyens de communication, la « population » campanaire actuelle est probablement moins importante qu'elle l'a été à certaines époques. Les causes de destruction sont malheureusement multiples : usure par fêlure du vase à la suite d'un long usage ou de sonneries trop violentes ; rupture des anses (qui sont un des points faibles de la cloche) ; désir des communautés de posséder ou de compléter des sonneries, ce qui entraîne la refonte des éléments jugés démodés, discordants ou insuffisants. D'autres disparitions sont dues aux guerres, aux pillages, à la nécessité de récupérer du métal pour fabriquer des armes, etc. Mais il ne faut pas sous-estimer le rôle destructeur, dans certaines régions, des tremblements de terre ou d'autres phénomènes naturels tels que la foudre.

Vénérées du bon peuple, les cloches connurent en effet bien des tourments. S'en prendre à elles c'était jeter trouble et perturbation dans les esprits et on ne s'en fit point faute ! Les Sarrasins d'abord les brisèrent partout où ils les découvraient ; les Normands en firent autant et même les anglais dès le XIIIe siècle mais surtout pendant la guerre de Cent Ans.

Vint la révolte de la Gabelle (1548). Les paysans parfois conduits par leur prêtre s'assemblent au son des cloches. Les cloches, coupables d'avoir appelées les malheureux opprimés, sont descendues des clochers, brisées ou refondues. D'une façon générale, le XVIe siècle a connu de véritables razzia de cloches mais cela fut circonscrit à quelques régions.

La période de la Révolution française fut, pour l'art campanaire, une période réellement dramatique. Peut-on passer sous silence cette époque où plus de 100 000 cloches - dont certaines fort anciennes - ont été fondues pour être transformées en monnaies ou en canons ?

Le décret rendu par l'Assemblée nationale le 2 novembre 1789, décret qui met tous les biens ecclésiastiques à la disposition de la Nation, forme la base de la série des lois révolutionnaires à la suite desquelles la spoliation des églises s'est accomplie d'une manière aussi complète que regrettable. C'est à partir de cette période que les révolutionnaires les plus anticléricaux firent pression pour détruire ce patrimoine. Nous disposons de quelques exemples de lettres rédigés par des citoyens zélés à leur député : tel ce texte intitulé Idée d'un citoyen patriote sur la suppression des cloches des paroisses de Paris :

Commençant par citer la satire de Boileau « ... pour honorer les morts font mourir les vivants », notre citoyen arguë sur la « masse de matière métallique des cloches inutiles du royaume, dont la richesse importante peut venir au secours du trésor public pour la fabrication d'une nouvelle monnaie de billon d'une belle forme et plus relative aux besoins de la vie et de nos échanges journaliers ...  »

Une nouvelle loi promulguée le 22 avril 1792, relative à la fabrication de la monnaie provenant du métal des cloches, a été rendue applicable progressivement à travers tout le pays. De fait un certain nombre de pièces furent frappées, bien qu'on s'aperçût assez vite que le métal de cloches n'était pas très approprié pour cet usage.

Des arrêtés du comité de Salut public établirent des fonderies de canons pour la fonte des cloches dans différentes grandes villes de France, mais on dut se rendre compte de la résistance des habitants comme des inconvénients à enlever tout mode collectif de communication sonore, puisqu'à partir de juillet 1793, une série de textes, tout en confirmant la réquisition des cloches, précisèrent que « chaque commune a la faculté de conserver une cloche qui serve de timbre à son horloge » (cloche civique).

Cloche de La Haye Pesnel (50)
Cloche de La Haye Pesnel (50)
Cloche historique fondue en 1793,
d'inspiration révolutionnaire dans son inscription ;
sans doute unique par son texte et...
ses fautes de français.

Le moins que l'on puisse dire est que la réquisition des cloches n'avait guère le soutien de la majorité du peuple, notamment dans les zones rurales, ni même souvent des responsables locaux ; plusieurs d'entre eux se sont fait rappeler à l'ordre par les commissaires du peuple parce qu'ils n'étaient pas assez empressés à descendre les cloches et les faire porter au chef lieu du département.

Nos aïeux tenaient à leurs cloches, qui souvent avaient été fondues sur la place du village, qui avaient été bénies lors d'une cérémonie solennelle et populaire. Des incidents frôlant l'émeute se produisirent en maints endroits ; aussi, dans de nombreux cas, des cloches furent décrochées discrètement et cachées dans un tas de fumier ou enterrées dans un lieu sûr.

Certaines cloches durent leur salut au fait qu'elles étaient inaccessibles. Vu le désordre qui régnait quelquefois sur les lieux de regroupement et qui provoquait de véritables embouteillages de charettes, il arrivait que l'une d'entre elles, après enregistrement du contenu, repartait avec quelques cloches enfouies sous divers matériaux !

Des échanges furent permis entre une cloche fêlée et une en meilleur état. C'est ce qui explique sans doute la présence, dans le clocher de certains villages, de cloches provenant visiblement d'autres lieux.

Nous n'entrerons pas plus dans le détail de cette période mouvementée ; nous renvoyons le lecteur que cela intéresse à l'article paru sur le sujet dans Patrimoine campanaire n°7, 1989.

Dès la date de la signature du Concordat le 8 avril 1802, des tractations commencèrent pour réinstaller des cloches dans les édifices ouverts au culte. La reconstitution du patrimoine campanaire se fit lentement, étant donné l'existence d'autres urgences pour la population et peut-être par manque de cuivre absorbé par les arsenaux de l'Empire ; le véritable repeuplement des clochers ne se fit cependant que sous le Second Empire et la IIIe République.

Les deux grandes guerres de notre siècle furent aussi des périodes douloureuses pour les habitantes de nos clochers, autant à cause des bombardements qu'à cause des prélèvements faits par les occupants.

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